Par Jonathan Lorange-Millette

Bon nombre d’étudiantes et d’étudiants au doctorat sont impatients de commencer à enseigner, et plusieurs d’entre eux en auront l’occasion. Or faire le choix d’enseigner? pendant que l’on rédige une thèse peut être à la fois salutaire et hasardeux. Que devraient savoir celles et ceux qui s’engagent à mener la rédaction d’une thèse tout en amor?ant sa pratique en tant qu’enseignants ?

D’emblée, il faut dire que l’enseignement peut être une occasion extraordinaire de donner un sens aux longues années d’études qui ont précédé la rédaction, en plus de briser l’isolement qui l’accompagne très souvent particulièrement pendant la rédaction de la thèse. à cette étape, les échanges restent ainsi souvent limités à un groupe assez restreint de gens qui sont en règle générale des pairs ou des spécialistes. Or, si les commentaires de ces derniers sont essentiels pour mener à bien une recherche doctorale, entrer en contact avec des étudiants donnera un sens différent à cette démarche. Cela permettra non seulement de rassurer l’enseignant sur le développement de ses compétences tout en lui rappelant les grandes étapes de son propre parcours, mais aussi de se rendre compte que ses connaissances peuvent susciter l’intérêt de non-spécialistes.

Enseigner c’est donc pouvoir s’adresser à un public qui est potentiellement réceptif et engagé, tout en exigeant un effort pédagogique qui se traduit souvent par un travail de clarification conceptuelle certainement utile lorsqu’il s’agit de présenter ou de défendre une thèse.

Cela dit, enseigner pendant sa rédaction constitue un risque particulièrement dans ces moments où les bourses se sont épuisées, que l’endettement progresse et qu’il devient nécessaire de trouver des sources de revenus. Il est courant de se retrouver dans une situation où l’enseignement devient nécessaire financièrement, tout en absorbant du temps et des ressources qui pourraient être attribuées à un processus de rédaction. Le travail de la thèse s’étire par manque de temps, alimente cette dynamique et contribue au maintien d’une situation précaire.

Aussi, il ne faut pas sous-estimer le caractère pernicieux de la procrastination. Celle-ci est pratiquement impossible à éviter, elle est même une étape nécessaire diront certains, mais son caractère insidieux en fait sans aucun doute le plus grave des périls. Aux c?tés de cette tendance presque universelle du thésard à lire sans cesse pour repousser le moment où il faudra écrire, l’enseignement peut se présenter comme une belle occasion de remettre encore une fois à plus tard ce moment où il faudra véritablement se mettre à rédiger. Il faut donc éviter que donner des cours ne devienne qu’un prétexte s’ajoutant à toutes les autres bonnes raisons susceptibles de justifier une nouvelle diversion.

Cela dit, enseigner permet d’obtenir un répit du caractère abstrait, souvent austère et même rude de la rédaction en donnant un aper?u de ce qui viendra après le dép?t de la thèse pour bon nombre d’étudiants de 3e cycle en sciences sociales. En ce sens, pouvoir continuer à enseigner deviendra une motivation certaine à terminer une thèse, mais n’épargnera pas la violence qu’il faut se faire pour accepter qu’il est maintenant temps de déposer malgré toutes les améliorations qu’il reste à faire. C’est à ce moment qu’on se rend compte qu’il a presque été aussi difficile de se résoudre à accepter qu’elle doit être achevée un jour, que de s’y mettre.

 

Jonathan Lorange-Millette enseigne depuis 2011. Il a obtenu un doctorat en science politique de l’Université d’Ottawa en 2015. Il est professeur de science politique au Cégep de l’Outaouais en plus d’être chargé de cours à l’école de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke ainsi qu’à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.