Par Frédérick Bastien

Il est important de mettre en valeur le travail accompli par la réalisation d’une thèse de doctorat. Diverses modalités de publication existent. Dans un billet précédent, j’ai abordé quelques critères à considérer pour décider s’il convient davantage de publier des articles ou un livre.? Pour faire un choix éclairé, il convient de savoir dans quelle aventure on s’embarque si l’on opte pour cette dernière modalité.

La publication d’un livre n’est pas plus simple, ni plus rapide que celle d’un article scientifique. Au contraire!? Aussi, le parcours le plus court n’est pas nécessairement le plus fructueux à long terme. Il faut donc conna?tre les principaux éléments du processus, y réfléchir et en discuter, notamment avec le directeur de la thèse.

  • Le choix d’une maison d’édition. Si le chercheur souhaite poursuivre une carrière académique, une presse universitaire ou une autre maison spécialisée et reconnue dans le milieu scientifique devrait être privilégiée. Mais elles ne se valent pas toutes! Le domaine de spécialisation, l’efficacité du processus d’édition et d’évaluation, et la notoriété de la maison doivent être pris en compte.? Opter pour une maison où son directeur de thèse dirige une collection et assure son protégé que l’édition se fera sans se soumettre à une nouvelle évaluation par les pairs, sans modification et en un rien de temps est certainement une avenue peu risquée, mais elle n’est pas nécessairement la plus bénéfique. N’imaginez pas que les membres d’un éventuel comité de sélection n’y verront pas une opération de connivence.

Avertissement?: les chercheurs en début de carrière, moins informés et sous la pression de publier, sont des proies faciles pour les ??éditeurs prédateurs??, qui promettent une publication facile et rapide, mais dont les pratiques sont douteuses et contestées dans le milieu académique. Ce phénomène est courant pour la publication d’articles scientifiques en libre accès (voir ici), mais il existe aussi pour la publication de thèses (voir une mise en garde des Presses de l’Université du Québec, ici). ?Il faut les éviter à tout prix.

  • Le contact initial avec l’éditeur choisi. Une fois qu’un éditeur potentiel est identifié, contactez-le assez t?t dans le processus, par exemple en le rencontrant lors d’une exposition (??salon du livre??) dans un congrès ou en lui présentant un projet de manuscrit. Ce document est exigé par certaines maisons d’édition. Il peut être l’occasion d’un premier échange sur l’orientation, la structure et le style d’écriture du manuscrit.
  • La conversion de la thèse. La thèse de doctorat est un genre littéraire particulier qui répond à des règles propres au champ académique. Dans la plupart des cas, elle ne peut pas être publiée – et un bon éditeur ne devrait pas la publier – sans certains changements. On parle parfois de ??dé-thèser?? la thèse?: on abrégera la revue de la littérature ou la méthodologie; on ne présentera peut-être que certains résultats, par exemple si d’autres trouvent plut?t leur voie dans un article scientifique; à l’inverse, on pourrait vouloir y ajouter des éléments qui ne figuraient pas dans la thèse, par exemple si l’on poursuit des recherches postdoctorales sur le même thème. Ma collègue Erin Tolley a déjà publié sur ce blogue un billet détaillé dans lequel elle aborde certains volets de cette conversion. Si le doctorant, de concert avec son directeur, envisage assez t?t de publier la thèse sous la forme d’un livre, il peut y avoir une certaine marge de man?uvre pour écrire la thèse d’une manière à réduire le co?t de cette conversion.
  • Le financement de la publication. De nombreux éditeurs spécialisés dans la publication d’ouvrages savants exigeront une contribution financière de quelques milliers de dollars pour que la publication ait lieu. Cet enjeu peut surprendre les nouveaux auteurs. Il constitue peut-être un tabou dans la profession et les décisions ne sont pas prises de manière très transparentes?: plusieurs éditeurs ont des exigences différentes d’un projet de livre à un autre. Où trouver l’argent? On ne pige pas dans ses économies!? Un directeur de thèse ou une équipe de recherche bien financés (et généreux!) peuvent parfois offrir ce soutien financier. Mais à l’instar du livre publié sans inconvénient dans une collection dirigée par son directeur de thèse, ce n’est pas nécessairement la voie la plus profitable à long terme. Au Canada, un tel financement devrait d’abord être sollicité auprès du Prix d’auteurs pour l’édition savante (PAéS), un programme de subvention soutenu par le Conseil de recherches en sciences humaines et administré par la Fédération des sciences humaines. Le PAéS constitue un sceau de qualité, en particulier parce que la décision de soutenir financièrement un livre reposera découlera d’un processus d’évaluation par les pairs. Cela entra?ne cependant des délais et il peut être exigé de soumettre une version révisée du manuscrit, comme c’est le cas avec les manuscrits soumis à des revues scientifiques.
  • Que le manuscrit soit acheminé au PAéS ou non, les bons éditeurs demandent un certain nombre de modifications au manuscrit qui leur sont soumis. On peut faire valoir des raisons de ne pas suivre certaines de leurs demandes, mais il faut aussi comprendre que l’édition est un métier en soi et que les chercheurs ne sont pas forcément de bons éditeurs!? Il faut rester le ma?tre d’?uvre de son livre, mais les éditeurs savent habituellement ce qu’ils font et on gagne à prendre en compte leurs propositions.

Bien que les articles soient très valorisés dans notre discipline et que leur présence dans un curriculum vitae soit critique dans un processus de recrutement, la publication d’un livre témoigne aussi d’aptitudes académiques importantes. Il faut cependant faire des choix stratégiques pour que les efforts ainsi déployés soient reconnus à leur juste valeur.

Frédérick Bastien est professeur agrégé au département de science politique de l’Université de Montréal